Culture & communication : alliance ou discorde ?

Bacon 5

Study for Head of Lucian Freud 1967 by Francis Bacon 1909-1992

Si les deux termes ont été institutionnellement associés en 1981 avec la création du Ministère de la Culture et de la Communication, leur rapprochement ne va toutefois toujours pas de soi aujourd’hui dans les esprits. Paradoxalement, c’est à « l’âge d’or » de la communication que la collaboration entre culture et communication est le plus critiquée.

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Pourquoi cette situation demeure ?

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Je vous vois venir et me dire le plus naturellement du monde :

« C’est une question de génération, ceux qui sont à la tête des institutions culturelles sont de l’ancienne école, ils ont leurs habitudes, il faut du temps pour que les pratiques changent véritablement. »

Heureusement, certains établissements et notamment des musées ont parfaitement pris le tournant de la communication, mais il s’agit souvent de grandes structures et elles ne sont pas représentatives de la majorité des établissements. Il y a donc du vrai concernant l’aspect générationnel. Toutefois, les discours contre la collaboration entre culture et communication émanent également de la jeune génération se destinant à la filière culturelle (j’en ai fait moi-même l’expérience dans mon ancienne promotion). En réalité, il ne s’agit pas de rejeter en bloc la communication, nombre d’institutions disposant désormais de « l’attirail communicationnel » (page facebook, compte twitter, etc.), mais elle est considérée comme « du bonus », « pour faire joli » (sic!), ce qui l’écarte de toute association stratégique aux projets culturels et en affaiblit ainsi son impact.

Il y a, à mon sens, trois idées reçues qui favorisent cet enlisement :

 
1. Le patrimoine ou le public

Je n’apprends rien à personne lorsque je rappelle que les institutions culturelles ont cette double ambition : à la fois la conservation (dimension patrimoniale) et en même temps la valorisation (dimension « démocratique »). Or, on oppose constamment ces deux axes au lieu de les considérer comme deux faces d’une même médaille. Pour prendre au sérieux la communication culturelle, il sera ainsi nécessaire de commencer par cesser d’opposer le patrimoine au public et de faire comme si lorsqu’on œuvrait pour l’un on mettait systématiquement l’autre de côté !

 
2. La culture pour la gloire

Face au relativisme culturel de nos sociétés, il existe une sorte de bastion de la gloire nationale dans les institutions culturelles. En forçant le trait (quelques fois pas tellement…), il semble que, pour beaucoup, la Culture se compromette, se salisse presque, dans la communication. Comme si à partir du moment où on sortait d’un petit cercle d’initiés on basculait dans le grand public et le « commercial », comme s’il n’y avait pas d’entre-deux entre le cercle des poètes disparus et les Daft Punk (oui, y’a mieux comme exemple mais c’était pour trouver un truc qui fasse quand même l’unanimité!). Or, je suis convaincue que l’entre-deux existe à partir du moment où on met en place une communication adaptée qui passe par une véritable analyse (les fameuses cibles, on en reparlera).

 
3. La confusion sémantique

La communication souffre de préjugés en raison de sa proximité avec le domaine marchand. Combien de fois aie-je entendu des gens utiliser le terme « communication » au sens de « publicité »… Or, la communication n’est pas la publicité ! On ne communique pas autour d’un événement culturel pour augmenter son chiffre d’affaire. Cela ne veut pas dire qu’une entreprise culturelle ou même une institution se fiche du chiffre —ce serait mentir et ce serait contre-productif dans tous les cas— mais cela veut dire que ce n’est pas le chiffre et le chiffre uniquement qui guide la démarche ! Là est la nuance, et elle est de taille. Promouvoir un événement peut s’inscrire dans une démarche de démocratisation, de médiation et même d’accompagnement selon la stratégie adoptée et les moyens mis en place. Pour mieux appréhender cette notion de communication culturelle, il faudra ainsi se refuser à cet amalgame et c’est seulement à partir de là qu’il sera possible d’en délimiter les contours. Nous aurons l’occasion d’en reparler.

 

Et ce blog face à tout ça ?

 

L’objectif de ce blog est de proposer des axes de réflexion et un regard critique autour de nouveaux enjeux et de certaines pratiques en matière de communication et d’action culturelle, tout en essayant d’éviter les écueils évoqués ci-dessus.

N’hésitez pas à me faire part de vos réactions, réflexions, contributions etc dans les commentaires car l’intérêt d’un blog est bien entendu de pouvoir échanger et je serai ravie de pouvoir discuter de tous ces sujets avec vous !

 
Mélanie Eledjam

 Images : Bacon, « Autoportrait » et « Lucian Freud »

2 réflexions au sujet de « Culture & communication : alliance ou discorde ? »

  1. Excellent article qui ose dénoncer (au sens noble du mot) un problème répandu dans de nombreuses structures. À ce sujet pensez-vous que ce problème est restreint aux seules institutions culturelles publiques ou bien qu’il se retrouve aussi dans d’autres formes d’organismes culturels (exemple : labels indépendants etc.) ?

    • Bonjour anarchorete,

      Avant tout merci pour votre commentaire et votre retour sur ce billet ! Il est vrai que cette situation est répandue et elle touche à mon sens plutôt les institutions culturelles publiques, même s’il est difficile de généraliser car comme je l’ai dit certaines institutions se sont très bien adaptées. Le Quai Branly est à ce titre un très bon exemple et je vous invite à le suivre sur twitter car il y a un vrai travail de community management sans mettre de côté la qualité de l’exposition et de la médiation une fois sur place. La différence tient, je pense, au caractère marchand : le fait de ne pas « vendre » la culture. Elles restent sur une même ambition depuis, en gros, les années Malraux à savoir celle de « rendre accessible au plus grand nombre les œuvres de l’humanité ». En soi, c’est très bien et il ne s’agit pas de critiquer la démarche, sauf que depuis la démocratisation culturelle a montré ses limites.. Bourdieu est passé par là et on a vu qu’il y avait une sorte de mécanisme d’accumulation qui fait que ceux qui vont au théâtre sont ceux qui vont déjà au musée et qui fréquentent aussi les bibliothèques etc. En pratique, la diffusion est donc limitée, et c’est pour ça qu’à mon avis la communication (bien menée) est un moyen de sortir de ce schéma. Voilà donc un premier élément de réponse à « pourquoi ça concerne + les institutions culturelles.

      Je pourrais également ajouter que les autres formes d’organismes culturels privés sont directement implantés dans le secteur marchand et s’il n’y a pas de communication, il n’y a pas de visibilité, et donc pas de chiffre ! Bien sûr ça mène à des communications orientées qui servent parfois plus les intérêts économiques que la culture, il ne faut pas se leurrer. Ce serait mentir que de dire que ça n’arrive jamais (d’où l’intérêt de penser la communication culturelle autrement et la raison d’être de ce petit blog). Mais le juste milieu existe entre la politique du chiffre ou « la culture pour la gloire », j’en suis convaincue. Enfin, en ce qui concerne les labels indépendants, la réponse qui me vient à l’esprit est qu’ils n’ont quasiment rien d’autre que la communication web pour se faire connaître. Ils la travaillent donc d’autant plus !

      J’espère avoir pu vous donner quelques éléments de réponse. N’hésitez pas à me dire si je n’ai pas répondu entièrement à votre question. D’autres éléments sont sans doute présent dans mon 2eme billet consacré à la question de la visibilité et à son ressenti dans les institutions culturelles, que je vous invite à aller lire : http://www.comculturelle.fr/?p=174

      Merci pour le partage et au plaisir d’échanger à nouveau :)

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