« Être visible mais pas trop » : le paradoxe des institutions culturelles

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Alors que toutes les institutions culturelles s’entendent sur leur ambition de vouloir favoriser l’accessibilité de la culture, trop se refusent encore à utiliser les outils de la communication web et à mettre en place des actions de médiation pour se rendre plus visible.

 

Quelles sont les raisons de ce paradoxe ?

 

Le paradoxe est de taille : comment peut-on vouloir la diffusion la plus large possible de la culture tout en se refusant à la visibilité ?

 

1. Les idées reçues (voir à ce titre Culture et communication : alliance ou discorde ?)

Une personne haut placée dans une institution culturelle m’a récemment déclaré : « le visible, j’aime pas ça ». Alors que j’essayais d’en savoir plus sur les raisons de ce refus, j’ai rapidement compris que la communication culturelle souffrait, une fois de plus, de nombreuses idées reçues. Cette personne était résolument convaincue que si elle se mettait à « faire de la pub »(sic), elle n’aurait plus l’impression d’œuvrer pour la Culture (le fameux syndrome de « la culture pour la gloire » dont je parlais dans mon dernier billet). Ceci dit, c’est loin d’être une position idiote et je serais certainement 100% d’accord avec cette personne si justement il s’agissait de « faire de la pub » ! Or ce n’est pas le cas : méfions nous de la confusion sémantique.

 

2. La confusion entre la fin et le moyen

Derrière ces idées reçues se cache en réalité une confusion plus pernicieuse qui tend à prêter à la communication et à la médiation le seul but de la visibilité. Autrement dit, on met en avant des événements culturels pour être visible et non pour des raisons plus éthiques tels que l’accessibilité, la démocratisation de la culture ou encore l’enrichissement culturel.

Je me souviens à ce titre de l’exposition Dali à Beaubourg il y a quelques années qui surfait avant l’heure sur la vague du selfie. En effet, une installation mettait à disposition un miroir en face duquel les usagers se prenaient en photo —et la postait sur facebook. Je me souviens avoir été mitigée à la sortie car, à l’époque, j’ai eu l’impression qu’on « utilisait » la culture. Je comprends donc que certaines institutions préfèrent être moins visibles mais plus « fidèles » à leurs auteurs/compositeurs/artistes mais aussi à leurs valeurs. Avec du recul, ma position a évolué et j’en viens même à trouver que cette idée tombait à pic pour l’exposition de cet artiste quand on sait la place qu’occupait le narcissisme dans son œuvre ! Quoi qu’il en soit, l’important est que l’expo Dali ne soit pas que cela, qu’elle ne se résume pas à cette photo qu’on poste sur fb pour montrer qu’on a une vie culturelle ! Les réseaux sociaux ont de nombreux avantages et constituent une grande opportunité de diffusion mais ils ont aussi des inconvénients, à savoir cette culture du paraître. Tâchons donc d’utiliser les outils de communication web et en particulier les réseaux sociaux sans tomber dans cette confusion qui consiste à les prendre pour une fin en soi alors qu’ils sont des moyens parmi tant d’autres de la diffusion et de l’accessibilité de la culture.

 

Comment sortir de ce paradoxe ?

 

Rappelons le, certaines institutions culturelles ont bel et bien pris le tournant de la communication. Toutefois, la situation générale demeure insuffisante, c’est pourquoi il faut tenter de dépasser cette situation. Quelques pistes :

 

1. Avoir en tête que « rien ne sert d’être disponible si l’on est pas visible »*

On peut avoir la meilleure expo de la Terre, le meilleur contenu culturel, les meilleures animations possibles, sans visibilité tout cela n’aura pas d’impact. Ça ne profitera qu’à la bande d’habitués sans favoriser l’accessibilité de la culture ainsi que sa diffusion.

2. Les outils de communication web ne peuvent se suffire à eux-mêmes et doivent s’intégrer dans un projet global d’action culturelle

La visibilité se doit pour être efficace de passer par une démarche d’attractivité, de communication et de médiation qui s’inscrit dans un projet global pour ne jamais céder à la tentation de la culture du paraître.

3. Être conscient que bien communiquer, c’est être au service de la valorisation de la culture

À l’heure de l’infobésité (terme jargonneux pour définir la surabondance des contenus disponibles), l’usager manque cruellement de repères. Si vous ne cédez pas aux dérives évoquées précédemment, soyez rassurés : pas de risque de compromission ! On ne sert jamais mieux la culture en tant qu’institution qu’en la faisant connaître et pour cela il est nécessaire d’être visible !

Enfin, à l’image de l’enfant qui dit « j’aime pas » sans avoir goûté, ne jugez pas trop hâtivement la communication culturelle sans vous être penché dessus !

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Mélanie Eledjam

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*TESSIER Marc, Rapport sur la numérisation du patrimoine écrit, 2010 [en ligne]. Disponible sur : <http://www.lefigaro.fr/assets/pdf/rapport-numerisation.pdf > (consulté le 30 août 2014)

Culture & communication : alliance ou discorde ?

Bacon 5

Study for Head of Lucian Freud 1967 by Francis Bacon 1909-1992

Si les deux termes ont été institutionnellement associés en 1981 avec la création du Ministère de la Culture et de la Communication, leur rapprochement ne va toutefois toujours pas de soi aujourd’hui dans les esprits. Paradoxalement, c’est à « l’âge d’or » de la communication que la collaboration entre culture et communication est le plus critiquée.

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Pourquoi cette situation demeure ?

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Je vous vois venir et me dire le plus naturellement du monde :

« C’est une question de génération, ceux qui sont à la tête des institutions culturelles sont de l’ancienne école, ils ont leurs habitudes, il faut du temps pour que les pratiques changent véritablement. »

Heureusement, certains établissements et notamment des musées ont parfaitement pris le tournant de la communication, mais il s’agit souvent de grandes structures et elles ne sont pas représentatives de la majorité des établissements. Il y a donc du vrai concernant l’aspect générationnel. Toutefois, les discours contre la collaboration entre culture et communication émanent également de la jeune génération se destinant à la filière culturelle (j’en ai fait moi-même l’expérience dans mon ancienne promotion). En réalité, il ne s’agit pas de rejeter en bloc la communication, nombre d’institutions disposant désormais de « l’attirail communicationnel » (page facebook, compte twitter, etc.), mais elle est considérée comme « du bonus », « pour faire joli » (sic!), ce qui l’écarte de toute association stratégique aux projets culturels et en affaiblit ainsi son impact.

Il y a, à mon sens, trois idées reçues qui favorisent cet enlisement :

 
1. Le patrimoine ou le public

Je n’apprends rien à personne lorsque je rappelle que les institutions culturelles ont cette double ambition : à la fois la conservation (dimension patrimoniale) et en même temps la valorisation (dimension « démocratique »). Or, on oppose constamment ces deux axes au lieu de les considérer comme deux faces d’une même médaille. Pour prendre au sérieux la communication culturelle, il sera ainsi nécessaire de commencer par cesser d’opposer le patrimoine au public et de faire comme si lorsqu’on œuvrait pour l’un on mettait systématiquement l’autre de côté !

 
2. La culture pour la gloire

Face au relativisme culturel de nos sociétés, il existe une sorte de bastion de la gloire nationale dans les institutions culturelles. En forçant le trait (quelques fois pas tellement…), il semble que, pour beaucoup, la Culture se compromette, se salisse presque, dans la communication. Comme si à partir du moment où on sortait d’un petit cercle d’initiés on basculait dans le grand public et le « commercial », comme s’il n’y avait pas d’entre-deux entre le cercle des poètes disparus et les Daft Punk (oui, y’a mieux comme exemple mais c’était pour trouver un truc qui fasse quand même l’unanimité!). Or, je suis convaincue que l’entre-deux existe à partir du moment où on met en place une communication adaptée qui passe par une véritable analyse (les fameuses cibles, on en reparlera).

 
3. La confusion sémantique

La communication souffre de préjugés en raison de sa proximité avec le domaine marchand. Combien de fois aie-je entendu des gens utiliser le terme « communication » au sens de « publicité »… Or, la communication n’est pas la publicité ! On ne communique pas autour d’un événement culturel pour augmenter son chiffre d’affaire. Cela ne veut pas dire qu’une entreprise culturelle ou même une institution se fiche du chiffre —ce serait mentir et ce serait contre-productif dans tous les cas— mais cela veut dire que ce n’est pas le chiffre et le chiffre uniquement qui guide la démarche ! Là est la nuance, et elle est de taille. Promouvoir un événement peut s’inscrire dans une démarche de démocratisation, de médiation et même d’accompagnement selon la stratégie adoptée et les moyens mis en place. Pour mieux appréhender cette notion de communication culturelle, il faudra ainsi se refuser à cet amalgame et c’est seulement à partir de là qu’il sera possible d’en délimiter les contours. Nous aurons l’occasion d’en reparler.

 

Et ce blog face à tout ça ?

 

L’objectif de ce blog est de proposer des axes de réflexion et un regard critique autour de nouveaux enjeux et de certaines pratiques en matière de communication et d’action culturelle, tout en essayant d’éviter les écueils évoqués ci-dessus.

N’hésitez pas à me faire part de vos réactions, réflexions, contributions etc dans les commentaires car l’intérêt d’un blog est bien entendu de pouvoir échanger et je serai ravie de pouvoir discuter de tous ces sujets avec vous !

 
Mélanie Eledjam

 Images : Bacon, « Autoportrait » et « Lucian Freud »